Dans ma cellule, nos intimités

Dans les prisons françaises, le principe d’encellulement individuel n’est pas respecté et conduit à la surpopulation carcérale. Selon l’Observatoire international des prisons, le taux d’occupation au 1er janvier 2020 est de 116% : plus de 70 000 prisonniers occupent 61 080 places. Un détenu raconte les entraves à son intimité.

Alors que le gouvernement ambitionne de lancer un vaste plan prison – qui prévoit d’investir plusieurs centaines de millions d’euros de budget pour améliorer les conditions de vie des détenus, les prisons craquent. La région Occitanie est en tête comme l’étaye Nathalie Gillot dans son article « Surpopulation carcérale : retour à l’anormal en Occitanie » publié sur Médiacités Toulouse et dans l’épisode « Covid et surpopulation : les prisons au bord de l’implosion » de Podcastine. Paul*, actuellement détenu dans un centre pénitentiaire du sud de la France, raconte les entraves, parfois cocasses, souvent pesantes, à ses intimités émotionnelles et sexuelles.

Il ne lui reste plus que deux années à tirer. Paul* est en cours de détention pour vols et escroqueries. Il en est à sa huitième récidive pour des faits similaires – au total, ce sont douze années passées en prison -, mais c’est bien la première fois que ce trentenaire savoure le repos que procure une cellule individuelle. Dans sa « petite bulle », il étudie ses cours par correspondance, passe ses nuits à chanter et fait son ménage selon ses envies. « Ma vie, mon rythme » est devenu son credo. Ça n’a pourtant pas toujours été le cas. Le Savoyard d’origine se souvient de l’insalubrité et de l’incommodité d’une prison de Saint-Etienne : « On vivait dans pas plus de 10m2 et les toilettes n’étaient pas isolées du reste de la chambre ». Tant et si bien que le bruit et les odeurs envahissaient l’espace de vie. « Un jour, de lassitude, on a tenté d’accrocher un drap, au moins pour ne pas être vus ». 

« Cela m’est déjà arrivé d’entendre un collègue se masturber en pleine nuit  »

Dans les cas où ni le drap, ni l’aisance avec son camarade de cellule ne sont de mise, le code ultime reste le refus de se rendre en promenade. Ce code, c’est aussi celui qui permet de faire comprendre à l’autre que l’envie de passer un moment avec soi-même se fait ressentir. Si ces instants de répit n’existent pas, ils se passent la nuit. « Cela m’est déjà arrivé d’entendre un collègue se masturber en pleine nuit. Je ne vais pas le lui reprocher : c’est naturel et ça retire le stress. Qui vais-je blâmer ? Je me suis déjà masturbé en garde à vue ! ». Ce manque d’aisance dans les moindres parcelles de son intimité crée des automatismes au rythme de la vie carcérale. Paul les reproduit lorsqu’il sort de prison. Ces « rituels » ont modifié ses pratiques quotidiennes à l’extérieur de l’établissement pénitentiaire : « A une époque, je me lavais avec mon caleçon dans les douches collectives. A ma sortie, même si je me lavais seul, il m’a fallu quelques jours pour le retirer ». 

Quant à ses relations amicales et amoureuses, peu d’entre elles ont tenu face à l’épreuve des parloirs. Il en a fait l’expérience: « Mieux vaut prévoir une matinée en semaine, il y a moins de monde. Si le parloir est au fond du couloir et que tu t’entends bien avec le surveillant, c’est gagné ». A Dijon, un bureau placé au milieu de la petite salle ne permettait pas la proximité avec la compagne de Paul. « On n’avait pas le temps du contact physique, on se rattrapait par les conversations. ». Les box étaient séparés d’un fin mur de plexiglas où « on pouvait entendre les conversations des autres familles ». Pour profiter d’un moment intime avec son conjoint ou sa conjointe sans créer de malaise dans le box d’à côté, la question, tacite, est simple:  « Qui vient te voir aujourd’hui?  ». En fonction de la réponse, détenus et proches s’octroient ou pas la possibilité de concrétiser un désir sexuel. 

 « Les parloirs-fantômes sont les sanctions infligées par les surveillants »

Recevoir ses proches est un droit pour les détenues et détenus, mais il peut être entravé par des sanctions infligées par des surveillants. C’est ce qu’on appelle les « parloirs-fantômes ». « Ce n’est pas un mythe, ça existe vraiment ! Évidemment ce n’est pas un lieu physique, c’est plutôt une façon de punir » poursuit-il.

Le crève-coeur des parloirs-fantômes

Une affirmation confirmée par Mounir Diari, président du syndicat par JMS-Pénitentiaire, qui lutte pour faire valoir les droits fondamentaux des détenus. « Un parloir-fantôme c’est quand on annule ton rendez-vous au parloir ». 

Comment peut-on annuler un parloir ? « C’est simple : on décale les arrivées de la famille et du détenu, de sorte qu’ils ne se voient pas » regrette Mounir Diari. Il ne s’agit pas d’un refus administratif car « sur le papier, le rendez-vous au parloir a bien été enregistré ». Après avoir passé l’accueil pénitentiaire et les fouilles, les parents sont installés dans un box. De l’autre côté du couloir, les détenus attendent l’ouverture des portes. Les portes s’ouvrent mais l’accès au box est refusé par les surveillants. « Ces retards imposés font patienter la famille qui se voit raccompagnée à la sortie de la prison ». « Ces punitions internes arrivent plus souvent qu’on ne pourrait se l’imaginer » déplore le président de l’association J’Veux M’en Sortir.

Les liens avec soi-même et avec l’extérieur sont malmenés par l’institution pénitentiaire française, d’après l’Observatoire International des Prisons. Derrière les barreaux, le droit à la vie privée ne s’applique que rarement et s’avère être une lutte du quotidien qui peut soit attiser des sentiments d’injustice, soit métamorphoser profondément son rapport à soi.

* Son identité a été modifiée 

Lisa Fégné