« Le plus grave, c’est pour les ouvriers »

 

Depuis 2016, l’association Alerte aux toxiques informe des dangers liés à l’utilisation de pesticides de synthèse dans la viticulture. Sa porte-parole, Valérie Murat, est visée par une plainte du CIVB. Elle détaille son combat.  

 

Le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) a déposé plainte à l’encontre de Valérie Murat, porte-parole de l’association Alerte aux toxiques, pour « dénigrement des vins bordelais » à la suite de la diffusion d’analyses révélant des résidus de pesticides dans 22 bouteilles labellisées Haute Valeur Environnementale, comme l’explique Walid Salem dans les colonnes de Rue89 Bordeaux et dans l’épisode de Podcastine en date du 19 novembre. La Girondine a lancé une cagnotte pour couvrir ses frais d’avocats, estimés à 8 500€. Valérie Murat explique sa démarche et précise ce que sont les substances actives et quels problèmes ils posent, en particulier pour les ouvriers agricoles et viticoles.

 

Podcastine : Qu’est-ce qu’une substance active de synthèse?

 

Valérie Murat : En matière de pesticides, ce qu’on appelle les substances actives, ce sont toutes les molécules de synthèse, fabriquées par l’industrie chimique, qui entrent dans la composition d’une préparation commerciale. Prenons l’exemple du Roundup. La substance active principale du Roundup, c’est le glyphosate. Ensuite, on ajoute des co-formulants, ce sont des éléments qui permettent de rendre cette substance diluable dans de l’eau, mouillable. Et dans ces co-formulants, comme le diable est souvent dans les détails, il y a des composants comme des métaux lourds, dont de l’arsenic. Le professeur et biologiste Gilles-Eric Seralini en a retrouvé dans sa dernière étude sur les produits à base de glyphosate.

 

“Le laboratoire à qui j’envoie les bouteilles fait du conseil œnologique pour des propriétaires de domaines viticoles”

 

Voilà deux ans maintenant que vous analysez des bouteilles de vin. Quel est votre procédé ?

 

V.M : J’envoie des bouteilles au laboratoire agréé Dubernet de Montredon-les-Corbières , dans l’Aude. Une fois que je reçois les résultats, je croise les informations avec différentes bases de données, dont l’ACTA, l’ index de toutes les substances actives sur le marché en France et de toutes les préparations commerciales. J’utilise aussi e-phy et l’EFSA, l’organe européen qui homologue les SA. Depuis plus de deux ans, Alerte aux toxiques a réglé plus de 30 fois 250€ par bouteille analysée à ce laboratoire. Aujourd’hui, les dirigeants de ce dernier a pris leurs distances par un communiqué de presse en expliquant qu’ ils “ne sauraient fournir ni de près ni de loin une quelconque caution scientifique à la démarche de l’association”. Le CIVB et les vignerons font pourtant appel à ce laboratoire pour vérifier qu’ils n’ont pas dépassé les limites maximales de résidus (LMR) pour expédier dans les pays qui ont légiféré là-dessus, contrairement à la France qui ne l’a pas fait.

 

« Les risques que je dénonce sont ceux des épandages qui ont lieu chaque année d’avril à septembre »

 

Comment des co-formulants, comme de l’arsenic, se retrouvent dans une bouteille de vin ?

 

V.M : L’Europe homologue une substance active, par exemple le glyphosate. Les pays membres vont homologuer les préparations commerciales à base de glyphosate. L’ EFSA a interdit la substance active qu’est l’arsenic mais pas les produits dans lesquels il est présent. Tout ça est légal en France et au niveau européen. Puisque l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ne s’intéresse pas aux co-formulants s’ils sont en dessous de 0.001% du poids total de la préparation commerciale.

 

Podcastine : Dans votre dossier de presse, vous référencez les substances actives correspondantes à chaque bouteille. Comment portent-elles atteinte à l’intégrité physique de la population ?

 

V.M : Prenons deux exemples. Les SDHIS et Qosis sont des pesticides, utilisés en agriculture comme herbicides, qui bloquent la production des enzymes participant à la respiration des cellules vivantes. Quant au dimétomorphe, il est toxique pour les organismes aquatiques. Pour les êtres humains, il est nocif en cas d’ingestion. Il provoque aussi de graves lésions des yeux lors des épandages et lorsqu’il y a des personnes qui se trouvent à proximité des parcelles dans les jours qui suivent les pulvérisations d’avril à septembre.

 

« Le plus grave, c’est que les ouvriers agricoles qui développent des pathologies liées aux SA ne peuvent pas le prouver »

 

Podcastine : Pourquoi les doses de pesticides retrouvées dans les analyses sont très faibles ?

V.M : Pendant la fermentation du vin, les substances actives de pesticides de synthèse « se précipitent ». C’est à dire qu’elles se métabolisent, se réduisent ou disparaissent. C’est pour cela qu’on les retrouve à des doses infimes. Si on avait fait une analyse du raisin de cuve, on aurait eu des résultats plus proches de la réalité. Des produits oenologiques, conseillés par les laboratoires, sont aussi utilisés : la zéolithe ou le charbon actif permettent de décontaminer les vins des résidus de pesticides mais le plus performant reste le Flowcure, produit œnologique de Laffort. Le plus grave, c’est pour les ouvriers agricoles et viticoles. Comme il n’y a pas de contrôle, les ouvriers qui développent des pathologies en cours d’emploi ou à la retraite, ne peuvent pas prouver que c’est lié à leur activité professionnelle.

Lisa Fégné