Sur les pavés, l’art en colère

EN ÉCHO À NOTRE EPISODE DU 21 AVRIL : « Le Pourquoi pas café, culture à domicile »

Crédit photo : Julie Garrido

                                                                                                                                    Lisa Fégné

 

Hier après-midi, à Toulouse, divers collectifs de lutte sociale représentant les professions artistiques se sont réunis pour protester contre la réforme de l’assurance chômage. Parmi lesquelles celle des artistes-auteurs, trop souvent invisibilisée.

Il est un peu moins de 14 heures lorsque le son des batucada martèle la place pavée du square toulousain Charles de Gaulle, au métro Capitole, en plein cœur du centre-ville. Danseurs, chanteurs, photographes, musiciens et autres travailleuses et travailleurs de l’art – pour une partie des intermittents du spectacle – se sont rassemblés sous les drapeaux colorés de multiples mouvements et collectifs. Non loin des pigments rouge de la CGT spectacle, les drapeaux en aluminium doré du collectif Art en Grève Occitanie étincellent et n’ont de cesse de chatouiller le visage de manifestants qui auraient le malheur de se situer juste derrière lui. Un collectif rassemblant autant des artistes plasticiens, que des salariés dans le domaine de l’art contemporain ou des arts visuels, des professeurs vacataires et des personnes cumulant les contrats précaires.

Parée de ses atours d’artiste en colère – combinaison de plasticienne, masque Batman et pancartes autour du cou sur lesquelles on peut lire :« Jette ton artiste à la poubelle » – Claire, membre active du collectif, est artiste depuis dix ans maintenant. Pourtant, elle ne vit de son activité que depuis 2019. Des regrets plein la voix, elle assure : « et encore, je suis une acharnée, beaucoup d’entre nous lâchent l’affaire bien avant ! ». Claire, comme tant d’autres, sont de véritables « couteaux-suisses ». En plus du travail de création, chacun doit assurer sa gestion administrative, sa recherche de dates d’exposition, sa communication et sa diffusion. « Les trois quart de mon temps de travail ne sont pas rémunérés. C’est scandaleux ! » Une révolte que partage Jenny, photographe et sculptrice : « notre plus grande difficulté, c’est de se faire payer. » Malgré son masque chirurgical qui lui recouvre la bouche et ses lunettes de soleil qui cachent l’autre moitié de son visage, l’écœurement est palpable : « non seulement le temps de création n’est pas rémunéré mais en plus, souvent, il faut payer pour se faire exposer…C’est délirant ! ». Contrairement aux intermittents du spectacle, le statut d’artiste-auteur ne permet pas une cotisation à hauteur des cotisations salariales et donc l’ouverture de droit aux congés payés et au chômage, entre autres.

Une rémunération moyenne à moins de 800€ par mois

Leur précarité les mène à cumuler à la fois activités artistiques, souvent non rémunérées, et alimentaires. Ménages, fast-food, livraisons… « On y est obligés pour joindre les deux bouts » explique Claire, drapeau toujours levé. « En 2015, j’ai pété un plomb. Ce surmenage m’a conduite à faire un choix et j’ai fait celui de la pratique artistique, plutôt que celui des boulots de merde ».
Selon l’INSEE, le revenu mensuel moyen en 2016 pour les artistes-auteurs en arts visuels est de 760 euros. Depuis 2012, toujours selon l’INSEE, la profession a perdu 8,5 % de revenus. Les enseignants-artistes sont ceux qui enregistrent la baisse la plus élevée du taux de rémunération – soit 20,5 % en moins – avec un revenu mensuel moyen de 530 euros.
Un revenu avec lequel vit Jenny. Avec une rémunération annuelle de 5000 euros, elle est aujourd’hui au RSA du fait de l’arrêt des activités culturelles et artistiques. Pourtant, ce n’est pas faute de souhaiter être reconnue financièrement pour son travail.

Des imaginaires collectifs à démystifier

D’autant que les imaginaires collectifs sur la vie d’artiste, construits par les fictions cinématographiques et les discours médiatiques, participent à la méconnaissance des conditions de vie des travailleurs de l’art. « Avec des plasticiens surmédiatisés comme Damien Hirst qui fonctionnent sur le plan financier et qui prennent une place inconsidérée, on donne l’impression que l’artiste est riche » s’insurge Claire. Intervenante dans des collèges et des écoles primaires, elle se souvient de cet échange surréaliste avec des enfants, qui lui lançaient : « ha ! T’es une artiste ? Donc t’es milliardaire ? Pourquoi tu viens ici alors ? ».

Les artistes sont à ce point invisibilisés que d’autres enfants, participant à d’autres ateliers, étaient convaincus que les artistes contemporains étaient tous morts « parce que dans les musées, il n’y en a plus aucun de vivant ». Le visage à demi-fermé Claire lâche : « tu prends un sacré coup quand tu entends ça.. ».

Pour toutes ces raisons, et pour bien d’autres encore, le collectif Art en Grève a répondu à l’appel de la manifestation contre l’assurance chômage. Pas pour eux, puisqu’ils n’y ont pas droit. Mais pour leurs collègues travailleurs de l’art. Malgré leurs situations précaires, les artistes-auteurs de Toulouse restent solidaires et continueront de lutter pour les avancées sociales de leur profession car « artiste, c’est un métier, on est des travailleurs comme les autres et on devrait être considérés comme tels. Car sans art, il n’y a pas de culture ».