Violences conjugales : à la campagne, l’aide fait cruellement défaut (Partie 1/2)

En écho à notre épisode « L’appel à l’aide du planning familial de Gironde »

 

En milieu rural, les femmes victimes de violences conjugales sont souvent isolées, parfois privées de moyen de transport. Dans des villages où tout se sait, briser le silence et porter plainte est un parcours semé d’embûches.

 

« Heureusement que ça n’existe pas chez nous ! » Voilà les mots prononcés il y a quelques années par un élu d’un village normand, après la lecture d’un fait divers sur des violences conjugales. La phrase a interpellé Véronique Perrais-Philippe, alors conseillère municipale. « Bien sûr que ça existait dans notre village, ça existe partout. » Également conseillère conjugale, elle a réalisé en 2015 une étude sur les violences conjugales en milieu rural. Son périmètre d’étude : la petite vingtaine de villages qui composent aujourd’hui une seule commune, La Hague.

« J’ai rencontré les élus. Certains arrivaient à imaginer que des violences conjugales puissent avoir lieu dans leur commune, mais j’ai aussi entendu des propos aberrants. Un élu m’a dit que dans une belle région comme la nôtre, au bord de la mer, il n’y avait aucun problème. »

Elle raconte aussi son échange avec un maire : « Il me disait qu’il était comme un père pour les habitants, qu’ils venaient se confier à lui, qu’il serait forcément au courant si certaines femmes étaient victimes de violences. Il était vraiment de “bonne foi” dans… sa mauvaise foi ». Les sages-femmes, de leur côté, assurent ne voir que des patientes qui vont bien. « Et pourtant, 40% des violences commencent au moment de la grossesse. » Ajoutez à cela des médecins qui ne sont pas à l’aise avec le sujet « car ils connaissent toute la famille depuis des années », et des infirmières qui admettent voir que quelque chose ne va pas chez certaines femmes, mais n’osent pas poser de questions.

 

« En milieu rural tout le monde se connaît bien, à travers le travail, les associations… Si tout l’entourage décide de faire des violences un non-sujet, ça ne peut pas avancer », déplore Véronique Perrais-Philippe. Pourtant, lorsque son engagement a commencé à être connu, plusieurs femmes sont venues la voir : « Elles m’ont dit que leurs filles avaient fui un conjoint violent, et que si elles avaient su plus tôt que je travaillais sur le sujet, elles m’auraient appelée ».

 

Peu d’associations à la campagne

 

Dans des villages où les rumeurs circulent vite, sortir du silence est difficile, et se rendre dans les bureaux d’associations d’aide aux victimes n’est pas plus évident. D’abord parce qu’il y a un problème de mobilité : certaines femmes n’ont pas le permis, ou n’ont plus accès à leurs clés de voiture, confisquées par leur conjoint. Ensuite, parce que les associations sont moins présentes à la campagne. Dans notre podcast consacré au planning familial de Gironde, Pascale Le Ray, en charge des permanences en Sud-Gironde, expliquait qu’elle est la seule représentante d’association féministe à vivre sur place. D’autres structures, comme les services sociaux ou le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles, sont installées en ville et assurent des permanences mensuelles ou bimensuelles. Muriel Springaux est juriste au CIDFF de Gironde : « Nous avons des permanences juridiques à Saint-Denis-de-Pile, Blaye, Saint-Yzan, Castillon La Bataille…Mais comme nous ne sommes pas suffisamment présents sur ces territoires, lorsque nous repérons une victime de violences, nous l’orientons vers des associations locales pour qu’elle puisse avoir un véritable suivi.» Elle cite notamment l’association Solidarité Femmes Bassin à Audenge, ou l’association Vict’Aid près de Créon : «Vict’Aid a des intervenants sociaux en Gendarmerie. Si les femmes ont du mal à faire la démarche de porter plainte, elles peuvent passer d’abord par l’association. » Car l’accueil dans les gendarmeries n’est pas forcément bienveillant. Les bénévoles de différentes associations se souviennent de femmes qui sont venues leur demander de l’aide, car les forces de l’ordre avaient refusé de prendre leur plainte. Ce sera notamment le sujet de la deuxième partie de cet article, publié demain.

 
Mathilde Loeuille

 

Crédit photo : Nicolas Brulois/Unsplash