Horizeo : l’énergie verte au prix de la déforestation ?

 EN ÉCHO À NOTRE ÉPISODE DU 22 MARS

Alors que la cause écologique gagne du terrain et que les initiatives pour planter des arbres se multiplient, un immense projet énergétique va accélérer la déforestation en Gironde. Une initiative qui suscite le débat.  

   C’est un projet qui commence à faire grand bruit en Gironde, et au-delà. Allant même jusqu’à diviser certains militants écologistes sur sa pertinence, le débat qu’il suscite est d’autant plus captivant qu’il est très révélateur des interrogations que peuvent nourrir l’éclosion de nombreux projets « verts » qui se réalisent parfois au prix de certains sacrifices écologiques. Le nouveau projet d’Engie et Neoen, la construction de la plus grande centrale photovoltaïque d’Europe à Saucats, en Gironde, symbolise parfaitement cette controverse. Pour rappel, il s’agit d’un dispositif technique de production d’électricité solaire, et donc renouvelable. Le nom de cette initiative : Horizeo, un parc solaire qui pourrait s’étendre sur une superficie de plus de 10 kilomètres carrés. 


À son origine, ces deux groupes industriels français qui convoitent les lieux pour leur proximité avec un poste de transformation haute tension et pour l’ensoleillement idéal dont ils profitent. Au-dessus de 2500 heures par an pour la Nouvelle-Aquitaine, une moyenne largement supérieure à la majorité des régions du territoire. Cette exposition solaire attire depuis bien longtemps les promoteurs de centrales photovoltaïques, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes. Comme en témoigne Neoen, qui n’en est pas à son coup d’essai. En 2015, cette PME spécialisée dans les énergies renouvelables avait inauguré à Cestas, en Gironde, ce qui était alors la plus grande centrale photovoltaïque d’Europe, pour un coût de 350 millions d’euros et une surface de 260 hectares, ce qui équivaut à 350 terrains de football environ. Horizeo, à titre de comparaison, va revenir à un milliard d’euros et sa surface représente près de 1500 terrains de football. Un projet colossal qui nécessite certains sacrifices. 

1000 hectares abattus 

Car si la Gironde et les Landes, où se trouvent la majorité des centrales photovoltaïques de la région – la plus fournie de France, selon le site https://www.connaissancedesenergies.org/-, sont réputées pour leur ensoleillement, elles le sont aussi pour leurs arbres, ces deux départements faisant partie des plus boisés du territoire. Or les nombreuses installations photovoltaïques de la région ont déjà engendré une certaine déforestation, qui pourrait être considérablement accrue en cas d’aboutissement du projet Horizeo. Sa dimension pharaonique se traduirait par une considérable production d’énergie renouvelable, mais elle entraînerait en effet par la même occasion, la destruction d’une parcelle de 1000 hectares de pins. Un sacrifice aux conséquences écologiques et économiques qui pose la question, inéluctablement, de son bien-fondé. 

« Si cela continue ainsi, nous allons vers la déforestation du massif aquitain »

Bruno Lafon, président de l’interprofession des Landes Gascogne, pour France 3


Pour les opposants à ce projet, la réponse à cette question est depuis bien longtemps tranchée, eux qui regrettent le développement massif et progressif d’infrastructures dédiées à la production d’énergies renouvelables au prix d’une déforestation significative. Le 9 mars, l’interprofession des Landes de Gascogne lançait dans ce sens un appel aux pouvoirs publics afin d’y mettre fin. Bruno Lafon, son président, expliquait  au micro de France 3 que « ce défrichage gagne la forêt et si cela continue ainsi, nous allons vers la déforestation du massif aquitain ». Ce que cette filière demande aux pouvoirs publics, c’est de limiter les innombrables projets similaires dans le département de la Gironde, qui s’y multiplient, alors que la surface forestière en Nouvelle-Aquitaine diminue de 500 hectares chaque année. Les professionnels de la filière forêt bois papier dénoncent un non-sens écologique, estimant que ce projet annoncé comme écologique aura des conséquences locales dramatiques. Sur la biodiversité de ces espaces qui seraient défrichés, mais aussi sur la sécurité, la déforestation intempestive accentuant le risque d’incendies et d’inondations. Une analyse partagée par l’association de défense de l’environnement en Gironde Sepanso, qui a lancé une pétition en ligne pour protester contre le projet Horizeo et qui dénonce notamment, sur son site Internet, des mesures compensatoires forestières en écran de fumée.


À cet impact écologique s’ajoutent des conséquences économiques. À en croire Bruno Lafon, toujours pour France 3, elles seraient assez dramatiques pour le secteur du bois : « quand on coupe des pins pour installer des panneaux, la parcelle est perdue pour la filière qui compte des coopératives, des entreprises de travaux forestiers, des scieries, des communes… ». Une perte d’activités pour les professionnels du secteur qui contraste avec le dynamisme économique vanté par les concepteurs d’Horizeo.

Les communes enthousiastes

Si les conséquences de cette construction inquiètent certains acteurs locaux, cette appréhension n’est pas véritablement partagée par nombre de communes concernées. À commencer par Saucats, dont le conseil municipal a unanimement voté en novembre 2020 pour son aboutissement. Au cœur de la polémique, la commune girondine justifie ce choix en se réfugiant notamment derrière les mesures compensatoires forestières, celles-là mêmes décrites comme inefficaces par certains associations. Sur son site, la mairie de Saucats précise ainsi que « les opérations prévoient un défrichement suivi, comme la loi l’y oblige, d’une replantation au moins équivalente » et relativise l’impact d’une telle déforestation, rappelant qu’après la disparition de ces 1000 hectares de forêt, « il restera donc 6 200 hectares de pins maritimes ». Relativiser, c’est aussi le maître mot d’Engie et Neoen, porteurs du projet. Son porte-parole, Mathieu Le Grelle, s’est voulu rassurant auprès de Sud-Ouest, expliquant que « ce projet sera conditionné à un boisement compensateur dans les massifs de Nouvelle-Aquitaine », tout en affichant son ambition, confiant à France 3 que « ce parc pourrait alimenter pas moins de 600 000 habitants en électricité ». Car de l’ambition, le projet Horizeo n’en manque pas. Engie et Neoen, ses promoteurs, le décrivent comme un moyen efficace d’accélérer la transition énergétique en Nouvelle-Aquitaine, estimant à plus de 15% l’ambition régionale dans le domaine. Se voulant pionniers de cette transition énergique, les deux groupes veulent démontrer à travers Horizeo que l’énergie solaire issue de ces centrales photovoltaïques est  fiable et assez compétitive pour perdurer. 

« Ce parc photovoltaïque pourrait alimenter pas moins de 600 000 habitants en électricité »

Mathieu Le Grelle, porte-parole du projet Horizeo


Entre les craintes partagées des uns et les ambitions affichées des autres, une question demeure : quel est le véritable prix écologique de ce projet ? Tout l’intérêt de ce débat réside alors dans l’équilibre de cette initiative : le sacrifice d’un millier d’hectares d’arbres, certes non compensé par des opérations de reforestation mais a priori davantage par des mesures d’entretien de parcelles déjà existantes mais endommagées, ne pourrait-il pas s’admettre par la nécessité d’accélérer la transition écologique ? Et dans l’autre sens, le développement de l’énergie solaire justifie-t-elle concrètement cette importante déforestation ? Les réponses à toutes ces interrogations constitueront l’enjeu de la concertation publique sur le sujet qui se tiendra dans le courant du second semestre de cette année. Ce débat aura pour rôle d’évoquer tous les aspects de ce projet, y compris environnementaux, et de donner la parole aux partisans comme aux opposants de Horizeo. Un débat annoncé en toute transparence qui promet, si la crise sanitaire n’empêche pas son bon déroulement, d’être acharné. 

Guillaume Cazcarra