« La figure de Paul Bert ne nous parle plus »

EN ÉCHO À NOTRE EPISODE DU 12 FÉVRIER 

L’école Paul Bert porte aujourd’hui à débat – du fait du nom d’un ancien ministre auteur de manuels scolaires considérés aujourd’hui comme racistes. Cette figure historique ne trouve plus autant d’écho au sein de notre société contemporaine.

 La question de renommer l’école Paul Bert est épineuse, comme le rappellent l’épisode de Podcastine « A Bordeaux, faut-il débaptiser Paul Bert ? » et dans l’article « Bordeaux va-t-elle débaptiser l’école Paul-Bert, ministre et auteur de manuels scolaires racistes ? » de Simon Barthélémy, paru sur Rue89 Bordeaux. Enseignant-chercheur en Histoire à l’université Bordeaux Montaigne, Guillaume Hanotin explique que ce que révèle la volonté de débaptiser l’école Paul Bert: le fait que le nom de ce personnage historique ne résonne plus au sein de notre société.

Pourquoi l’Histoire retient certaines figures, certains événements et pas d’autres ?

 À mon sens, ce n’est pas que l’on nous cache volontairement ou consciemment des événements ou des personnalités. On les oublie progressivement au gré des attentions des sociétés contemporaines. Il est difficile de comprendre pourquoi certaines figures polarisent l’attention, comme Louis XIV, Napoléon, ou Hitler et Churchill au détriment du reste de la société. Les rois, les princes, les chefs d’États et par extension les puissants attirent davantage l’attention que d’autres parties de la société pourtant tout aussi bien connues. Les paysans représentaient 70 à 80% de la population avant le xixe siècle. Il est rare qu’on leur consacre une place à la mesure de leur poids. On s’intéresse aux réalités du passé lorsqu’elles ont une résonance particulière dans notre société contemporaine sans se soucier qu’on pose des questions parfois bien éloignées des réalités d’alors. La recherche historique est pourtant très riche et très diverse. On n’en a qu’une vision extrêmement réductrice dans les médias à quelques exceptions près.

« Si la décision est prise de débaptiser l’école Paul Bert, la logique serait de débaptiser les monuments portant les noms de personnages de la III° République »

Débaptiser l’école Paul Bert, est-ce une façon d’oublier notre passé colonial ?

C’est moins oublier notre passé colonial que de le rejeter au gré des jugements – par ailleurs parfois légitimes – de notre société actuelle. La question révèle en réalité que cette figure ne nous parle plus ou si peu. Bien qu’il ait été député et ministre de la III° République et une figure emblématique de la gauche républicaine, il est connu pour ses théories racistes. Cependant, ce fait est à contextualiser : sous la IIIe République, c’était la norme. Ces idées étaient très largement répandues et très communes y compris chez ceux dont on aurait pu croire qu’ils en étaient éloignés. Paul-Bert est à la fois l’un des fondateurs de l’école gratuite et laïque et aussi partisans de théories racistes immondes. Le réduire seulement à cette seconde facette risque de conduire à une absurdité : il sera défendu par l’extrême droite, alors qu’il était clairement de gauche. À l’inverse, ne rien faire serait aujourd’hui considérer comme une occultation du passé. Ainsi, si la décision est prise de débaptiser l’école Paul Bert, la logique serait de débaptiser les monuments portant les noms de personnages de la III°République dont rares sont ceux qui s’étaient élevés contre de telles idées. Le seul moyen d’éviter ce dilemme consiste peut-être à mieux connaître notre passé, quel qu’il soit, afin de mieux comprendre notre présent. Aussi, plutôt que de débaptiser sous le coup d’une émotion liée à des événements récents, il serait plus encourageant pour notre société de baptiser des rues et des établissements de noms de personnalités actuelles qui nous inspirent ? Quant aux écoles, ne serait-il pas plus évocateur les baptiser de noms de prix Nobel et de grandes et grands scientifiques ? De plus, débaptiser et déboulonner sont-ce les seuls moyens de dépassionner le débat ? N’y aurait-il pas une initiative à long terme à mettre en place ?

« L’Histoire doit être faite par la société dans toute sa diversité et toute sa richesse »

Quels outils d’apaisement l’Histoire peut-elle offrir à notre société contemporaine ?

 Je partage l’idée selon laquelle notre société ne laisse pas de place aux gens de couleurs. Il est vrai qu’ils ne sont pas très présents dans les institutions politiques. C’est encore plus vrai ailleurs. Or, pour l’Assemblée Nationale, ce ne fut pas toujours le cas. La Chambre des Députés de la IVe était plus diverse qu’on ne le pense. Un véritable paradoxe. Le premier outil d’apaisement, selon moi, demeure le débat au sens d’échanges de connaissances. Le second serait de veiller à la diversité des regards portés sur les épisodes historiques. L’Histoire doit être faite par la société dans toute sa diversité et toute sa richesse. Les classes populaires comme les élites, les vainqueurs et les vaincus méritent tous leur historien sans que celui-ci soit obligatoirement liés à leurs mémoires. C’est le prix d’une histoire véritablement dépassionnée. 

 

 

 

 

 

 

Lisa Fégné