« Libres de choisir » nos accouchements

 

EN ÉCHO À NOS ÉPISODES DES 30 NOVEMBRE ET 1ER DÉCEMBRE

Le court-métrage documentaire « Depuis la nuit des temps », diffusé en août dernier au festival de cinéma de Gindou (46), raconte avec légèreté et pédagogie les violences médico-obstétricales. Les deux réalisatrices ont interrogé le rapport au consentement lors de l’accouchement.

 

Lundi 30 novembre et mardi 1er décembre, Ariane Puccini était au micro de Podcastine pour présenter le livre qu’elle a coécrit avec Delphine Bauer, « Mauvais traitements : pourquoi les femmes sont mal soignées ». A l’instar des deux journalistes, Jeanne Delafosse et Clary Demangeon ont elles aussi travaillé sur le thème des défaillances dans la prise en charge de la santé des femmes. Elles se sont intéressées en particulier aux violences médico-obstétricales avec leur film Depuis la nuit des temps. Interview croisée.

Pourquoi avoir réalisé ce documentaire Depuis la nuit des temps ?

Clary Demangeon : L’une comme l’autre, nous avons eu un premier accouchement compliqué sur certains plans. Pour ma part, alors que j’étais en plein travail, l’équipe médicale a souhaité recourir à une césarienne. Je leur ai demandé de me laisser le temps et le bébé est finalement venu au monde par voie basse. Même si j’ai réussi à accoucher comme je le souhaitais, je me suis sentie violentée car je n’étais pas sujette de mon propre accouchement. 

 Pour mon deuxième enfant, j’ai ressenti le besoin d’être plus préparée pour me sentir plus autonome. En nous renseignant, nous nous sommes rendu compte que le sujet était tabou : certaines de nos amies avaient vécu des traumatismes. On a donc eu envie de les convoquer pour briser les solitudes face aux violences lors des accouchements. Libérer la parole et avoir envie de se renseigner sur nos corps et nos accouchements, ça rend les femmes plus fortes pour s’emparer de ce moment-là.

« Le manque de connaissances nous dépossède de nos accouchements »

Jeanne Delafosse : Comme l’a évoqué Clary, j’ai eu un premier accouchement difficile. Pour accélérer le travail, on m’a percé la poche des eaux sans m’informer du fait que les contractions allaient être plus douloureuses. Je me suis sentie comme dépossédée de mon accouchement. Pour mieux nous préparer à nos secondes grossesses, nous avons suivi des cours de sophrologie durant lesquels, autour de chocolat chaud, nous nous entretenions entre femmes. Les questions et émotions étaient libres. Le film est né du désir commun de partager nos expériences avec d’autres femmes et d’interroger la notion de consentement dans les pratiques obstétricales et la maternité. Le manque de connaissances nous dépossède de notre accouchement. Tout n’est pas conforme, nous sommes libres de choisir. Après avoir vu le film, une amie nous a confié que cela lui avait ouvert les yeux : non seulement il lui a donné de la force mais elle a eu envie de se renseigner sur les aspects physiologiques de l’accouchement. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait !

Pour l’écriture du documentaire, vous avez emprunté les codes du théâtre ?

Jeanne Delafosse : L’idée, c’était de faire un ciné-tract. Ce sont des films réalisés collectivement à la fin des années 60, souvent à l’initiative d’ouvriers et soutenus par des techniciens et des cinéastes militants. Leur format court rend le message efficace. Nous avions aussi en tête Réponse de femme d’Agnès Varda, qui met en scène un chœur de femme. On désirait montrer des femmes qui portent ensemble une parole politique. Dans notre film, on ne sait pas qui a vécu quoi. Cette distanciation laisse la liberté au spectateur de piocher dans les idées de son choix.

« Nous voulions raconter la féminité maternelle à travers l’histoire des arts »

 Le décor est très minimaliste, comme effacé pour laisser la parole aux femmes. Sur les murs, des reproductions d’œuvres d’art représentant la féminité maternelle sont accrochées au mur.

 Clary Demangeon : Le décor est anonyme, il peut rappeler l’hôpital. Les couleurs, qui existent grâce aux vêtements, portent les expériences de femmes qui ont donné la vie. Avec Jeanne, nous voulions aussi raconter la métamorphose du corps féminin et la représentation de la féminité maternelle à travers l’histoire des arts. Dans l’écriture du film, nous avons été portées par les autoportraits peints de Paula Modersson Baker. Les sculptures d’Afrique et d’Asie, plus primitives, nous ont inspirées car la représentation de la féminité est fière, elle s’assume. Les femmes sont debout, la tête droite, avec le ventre et les seins en avant. Ces totems protecteurs permettent aux femmes d’aujourd’hui d’être entourées de leurs aïeules.

 Le court se conclut par une parole clamée de toutes : « Écoutons-nous ! ». Après ce film, pensez-vous être à l’écoute de vous-mêmes ?

Jeanne Delafosse : Depuis quelques années, je me sens portée par une vague féministe qui me rassure. Je ressens un changement profond de société pour la France, ça aide à s’écouter. Pour ce qui est du film, le tournage et la vision de cet objet de conscientisation ne suffisent pas. C’est un petit pas. Écouter son corps, écouter son être, c’est un très bel objectif. C’est aussi le travail de toute une vie ! Pour être plus à l’écoute de soi, peut-être devrions-nous adopter un mode de vie alternatif, moins effréné.

Clary Demangeon : Je partage l’avis de Jeanne : aujourd’hui, j’ai conscience que je ne m’écoute pas assez. Pour être attentive à mon corps, je me reconnecte à mon second accouchement où je m’écoutais énormément. En tant que personne, c’est important de faire des points réguliers avec soi-même : « où j’en suis de mes envies, mes désirs ? Est-ce que je m’écoute ou est-ce que je me laisse porter par la frénésie de la vie ? ». Le livre Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estès m’a donné des clés pour mieux me comprendre. Elle nous encourage à retrouver en nous la Femme Sauvage, celle que nous sommes depuis la nuit des temps.